Amours sur le net

Amours sur le net dans Nouvelles WEB_RENCONTRES-300x199

 

Les aléas d’une rencontre par internet…

 

Chaque jour, des millions de gens se courtisent sur

Internet dans l’espoir de rencontrer l’âme sœur

(ou de tirer leur coup, c’est selon).

 

     Le visage pratiquement collé à l’écran de son ordinateur, Jean-Bernard tapotait fiévreusement sur les touches du clavier. Il touchait enfin au but. Le rendez-vous était fixé à quatorze heures trente, il en bandait d’excitation.

*

     Jean-Bernard était informaticien à Sophia-Antipolis. A trente-cinq ans, il avait un physique d’éternel adolescent. Grand, voûté, quelques boutons d’acné sur une gueule imberbe, une énorme paire de lunettes d’écaille sur le nez, une petite bite dans un caleçon à rayures. Sa garde robe se composait de chemises unies de différents coloris et de pantalons à pinces. Il gagnait bien sa vie, son salaire d’ingénieur lui permettait de se payer presque tout ce qu’il désirait, d’aller au restaurant avec ses collègues, de voyager, de multiplier les loisirs. Et pourtant Jean-Bernard n’était pas un homme heureux.

     De sa vie, Jean-Bernard n’avait jamais connu les joies d’une relation amoureuse, n’avait jamais ressenti de complicité avec aucun être de sexe féminin. Etudiant, il se masturbait beaucoup, la plupart du temps en zieutant des films X qu’il téléchargeait sur le net. Il se disait alors que la situation s’améliorerait avec les années. Mais les choses avaient relativement peu évolué. Toujours le même désert sentimental et la même misère sexuelle. Maintenant qu’il était ingénieur, il allait voir les prostituées le premier dimanche de chaque mois, mais sans réel plaisir, juste pour se vider les couilles. La vidange mensuelle.

     Une fois, il avait essayé de se confier à l’une de ces filles. Il avait cru déceler chez elle une certaine sensibilité à la façon dont elle lui butinait délicatement la tige. Elle lui avait dit qu’elle n’était pas psy, qu’elle se tamponnait royalement le coquillard de ses problèmes existentiels. Depuis, Jean-Bernard payait, tirait son coup, s’en allait, le tout sans dire un mot.

     Jean-Bernard pensait qu’une compagne était LA solution. Ce qui lui manquait, c’était une femme pour partager sa vie de tocard, ensoleiller son existence de peigne-cul. C’était certain, la vie vaudrait la peine d’être vécue, chaque moment acquerrait une saveur particulière, comme un bon goût de miel doré. Oui, manger, chier, dormir, mais avec une femme à ses côtés. Le rêve, quoi.

     Mais débusquer une femme intéressante, qui voulût de lui de surcroît, était loin d’être une affaire facile. Les occasions de faire des rencontres étaient minces.

     La plupart des collègues de travail de Jean-Bernard étaient des hommes. Et malgré sa détresse affective, il n’en était pas encore au point où il accepterait de se faire explorer le trou de balle par un monsieur, tout ingénieur que fût celui-ci.

Jean-Bernard s’était inscrit à un club de salsa, mais cela n’avait rien donné. Trop empoté. Aucune femme ne voulait danser avec lui. Il se retrouvait toujours avec la prof.

     La meilleure solution pour faire des connaissances restait Internet et les discussions en ligne. Beaucoup plus facile de jouer les Don Juan de pacotille lorsque l’on est planqué derrière un écran.

     Internet lui avait permis de discuter avec pleins de filles sympas. Dire qu’il était ingénieur faisait bien, attirait beaucoup de célibataires. Il se gardait en général d’envoyer sa photo par e-mail quand on le lui demandait.  L’unique fois où il l’avait fait, la femme en laquelle il avait placé tous ses espoirs lui avait fait comprendre qu’il n’était pas vraiment son genre. Elle eût préféré crever la bouche ouverte plutôt que se taper un mec avec une pareille gueule de rat frustré.

     Maintenant, si on lui demandait à quoi il ressemblait, il se contentait de se décrire en choisissant consciencieusement ses mots. Parfois, même, il mentait. Il s’inventait un physique d’Apollon. C’était bon, alors, de sentir que toutes les rombières du net étaient à ses pieds.

     Avec Véronique, il n’avait pas triché, il s’était présenté tel qu’il l’était. Il désirait que leur relation se construisît sur des bases solides.

     Un mercredi soir, Jean-Bernard avait fait la connaissance virtuelle de Véronique, une cannoise trentenaire recherchant une relation sérieuse. Le coup de foudre par ordinateurs interposés. Véronique le comprenait, ils avaient les même goûts simples, étaient sur la même longueur d’onde. Des âmes sœurs.

     Le physique de Véronique ne gâchait rien à l’affaire. Elle lui avait envoyé sa photo. Une blonde élancée, un corps de rêve. Jean-Bernard n’avait vu ce genre de pin-up que dans les magazines. La femme parfaite. La chance lui souriait enfin.

     Jean-Bernard et Véronique passaient leurs soirées, leurs nuits devant leur écran. Ils n’en finissaient plus de discuter. La journée, au boulot, Jean-Bernard avait la tête dans le cul, mais ça valait le coup.

     Les premières discussions ne furent que séduction. Chacun essayait de charmer l’autre. Jean-Bernard essayait de faire de l’esprit. Difficile quand on a passé les trois-quarts de sa vie lobotomisé devant un écran d’ordinateur. Puis vint la période des discours enflammés. Le romantisme était de rigueur. Jean-Bernard se prenait pour Roméo, appelait Véronique sa Juliette, disait qu’elle était sa fleur des champs, qu’il se tuerait pour elle. Les conversations se firent ensuite plus torrides. Véronique voulait que Jean-Bernard la prît sauvagement par derrière, la fît hurler comme une damnée. Jean-Bernard désirait bouffer la chatte de Véronique, lui fourrer la langue dans le cul.

     Ils firent l’amour virtuellement. Tandis que Jean-Bernard s’astiquait le manche d’une main et, de l’autre, tapait sur son clavier des mots cochons, Véronique se tripotait le bouton en faisant de même. Cette nuit-là, à trois heures douze précisément, Jean-Bernard inonda la tour centrale de son PC dernier cri d’un flot de foutre. De drôles de crépitements se firent entendre, des étincelles jaillirent, une mince fumée noire s’échappa des interstices.

     Pendant la semaine que dura la réparation, Jean-Bernard n’eut plus aucune nouvelle de Véronique. Il crut en mourir.

     Cette séparation forcée fut aussi douloureuse pour Jean-Bernard que pour Véronique. Ils décidèrent donc que cela ne pouvait plus durer. Il fallait organiser une rencontre REELLE.

     Trois jours après que Jean-Bernard eut récupéré sa tour centrale, Véronique lui proposa un rendez-vous pour le dimanche qui arrivait, à quatorze heures trente, à Cannes, devant les marches du palais où se tenait chaque année le célèbre festival de cinéma. Un endroit mythique pour une rencontre qui se devait d’être mémorable. Tout tremblant, la queue dressée, Jean-Bernard tapa sur son clavier qu’il était d’accord.

*

     Jean-Bernard enfila sa plus belle chemise, la chemise d’un jaune pisseux qu’il gardait pour les grandes occasions, comme les cours de salsa. Il passa un pantalon à pinces neuf. Il se peigna avec soin, plaqua ses cheveux en arrière avec de la brillantine. Il se trouvait presque beau. Ensuite il se mit en route.

     Arrivé à Cannes, il trouva avec difficulté une place où se garer. A quatorze heures vingt, il était devant le palais du festival. Visiblement, Véronique n’était pas encore là.

     A quelques mètres de lui, une énorme bonne femme semblait également attendre quelqu’un. De temps à autre elle lui jetait un regard insistant. Jean-Bernard commençait à se sentir gêné. Soudain la grosse s’approcha, hésitante.

     – Bonjour. Jean-Bernard, c’est bien ça ? Je ne me trompe pas ?

     Jean-Bernard se demandait comment se débarrasser de cette espèce d’éléphant avant que Véronique n’arrivât.

     – Euh… oui. C’est bien mon prénom. Mais je ne crois pas vous connaître…

     Cette grosse truie allait tout faire capoter.

     – Mais c’est MOI, ta petite fleur des champs ! VERONIQUE !

     Le sol s’ouvrit sous les pieds de Jean-Bernard. Il examina le tas de chair qui se tenait devant lui. Brune, courte sur pattes, un tour de taille monstrueux, des bajoues et même une légère moustache. IMPOSSIBLE.

     – Mais…Véronique… je croyais… la photo…

     – Oh, ça ! C’est la photo d’une copine. J’avais peur de ta réaction si je t’envoyais ma photo. Tu ne m’en veux pas trop ?

     Le choc était rude pour Jean-Bernard. Mais pouvait-il vraiment en vouloir à Véronique ? Il connaissait ce sentiment, la honte de soi-même mêlée à la peur de la réaction de l’autre. Il comprenait Véronique, en avait presque agi de même avec elle. Certes, il s’était décrit objectivement au cours de leurs longues discussions, mais il n’avait jamais osé lui envoyé sa photo.

     – Non, je ne t’en veux pas du tout. Excuse ma réaction. C’est l’émotion de te voir enfin. Tu es encore mieux que sur la photo. Je te trouvais… comment dire… un peu trop mince….

     Après tout, le physique n’était qu’un détail, seule comptait la personnalité. Et Jean-Bernard s’entendait vraiment bien avec Véronique. Ils étaient complices.

     – Ecoute, Jean-Bernard, t’es gentil mais t’emballe pas. Il faut que je t’avoue un truc. Quand j’t’ai vu, j’ai compris que nous deux c’était vraiment pas possible.

     – Hein ?

     – Oui, écoute, je ne me sens pas du tout attirée par toi. Je ne m’attendais pas à ça. TA GUEULE NE ME REVIENT VRAIMENT PAS ! Et moi, quand un homme ne m’attire pas physiquement, c’est plus fort que moi, je suis bloquée !

     Jean-Bernard avait du mal à en croire ses oreilles. Il était médusé.

     – Non mais t’as vu la tienne, de gueule ? ESPECE DE GROS THON !

     – Tu m’insultes ? Prends toujours ça, tête de nœud !

     Véronique lui expédia sa lourde main potelée en travers de la face. Jean-Bernard se retrouva au tapis

     – SALE GROGNASSE ! Jamais j’baiserai un tonneau comme toi !

     – Prends pas tes rêves pour des réalités, sac à merde !

 

Véronique ne dit pas au revoir à Jean-Bernard. Il resta seul, assis devant les marches du palais, une main sur sa joue enflée. Quelques passants amusés le regardaient. Au loin, le ressac de la mer se faisait entendre.

 

Le visage tuméfié, la queue entre les jambes, plus voûté que jamais, Jean-Bernard rentra chez lui.

Aux dernières nouvelles, il pratique toujours sa vidange mensuelle. Mais il n’a pas renoncé à dénicher l’âme sœur.

*

Retrouvez cette nouvelle du Marginal Magnifique et beaucoup d’autres dans Histoires Sextravagantes.

4 Réponses à “Amours sur le net”

  1. Laëti dit :

    Très drôle, la misère sexuelle ainsi que les rencontres par internet sont bien retranscrites.

    Bisous.

  2. melodine.unblog.fr dit :

    BONSOIR,
    JEAN-BERNARD n’était pas beau, VERONIQUE n’était pas belle, tous les deux avaient triché, en donnant une fausse image d’eux-mêmes ; en fait
    qu’espéraient-ils de leur mutuelle rencontre ? UN MIRACLE sans doute
    que d’un coup de baguette magique leur physique respectif devint si beau qu’il saurait cacher tout ce qui clochait dans leur psychisme névrosé.

    Amicalement

    NICOLE OLIVER

Laisser un commentaire